• Avant-dernier mot

    Il

    chat champ

    Il releva la tête comme un boxeur encore à demi sonné. Il balaya les objets tout autour de lui d’un regard plein de mépris, et lorsque son regard croisa le mien, je crus même y percevoir de la haine.

    Il posa ses paumes sur ses genoux et prit une lente respiration en gonflant le torse de toute la rage qu’il avait en lui. Puis il me regarda à nouveau, droit dans les yeux, semblant scruter mon esprit comme pour y dénicher une agression qui validerait à coup sûr ses raisons de se mettre dans un tel état. Sa méfiance dura une longue minute à la Sergio Leone, et lorsqu’il fut absolument certain que je ne baisserais pas les yeux avant lui, il prit appui sur ses cuisses affaiblies et tremblotantes de nervosité, et se leva comme un granit reprenant place sur son socle.

    Il releva vers moi son regard de cocker battu, désillusionné et tenace malgré tout, qui voulait sans doute signifier quelque chose du genre : « Je n’ai pas dit mon dernier mot… »

    Mais ses lèvres ne laissèrent s’échapper la moindre parole, tiraillées de part et d’autre des commissures, comme si ma seule présence suffisait à lui placer la barre encore plus haut.

    — Vous voulez que je vous laisse un moment ? ai-je égrené.

    Il s’empressa de se saisir du prétexte pour me jeter toute son humiliation à la figure :

    — Ça va, ça va ! Les vouvoiements de circonstance, ça va vite s’arrêter, O.K. ?

    Je ne l’avais jamais tutoyé précédemment, mais je savais qu’il ne me serait pas donné d’autre occasion de manifester la ténacité qui m’animait.

    — Tu veux que je te laisse ? ai-je répété, plus affirmé.

    Là, il y eut un moment de surprise qu’il ne parvint pas à me dissimuler. Quand il releva la tête à nouveau, je crus qu’il allait me coller une gifle sur place, sans que je ne puisse ajouter le moindre mot. Mais, comme je l’avais pressenti, mon audace paya. Il se contenta de m’adresser un long regard d’avertissement, et puis, après s’être éclairci la gorge à deux reprises, se dirigeant vers la grande baie vitrée, il fit :

    — Je crois que je n’ai aucun talent véridique…

    J’avais réussi. Gagner sa confiance était exactement le défi qui m’avait fallu relever.

     


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