• Benjamin

     

     <o:p></o:p>

     Je n’ai sans doute jamais connu personnage plus extravagant que toi. Benjamin. L’enfant terrible des caricatures élaborées en coin de table. Un visage d’ange à l’imaginaire subtil et facétieux. Imberbe et efféminé comme un personnage évadé d’un film

     de Téchiné, tu étais pourtant le plus armé des étudiants vaudais qui repartaient de l’école tard dans la nuit. Le seul, sans doute, à dissimuler dans ton petit sac en toile, une boîte d’un kilo de cassoulet toulousain à destruction massive.

     

    — Tu te promènes toujours avec cette boîte de conserve avec toi ? j’avais demandé d’un air moqueur. Ça te sert à quoi ?<o:p></o:p>

    — Ça ? Facile ! Si une bande de jeunes m’attaque, je fais la toupie. Crois-moi qu’avec la force centrifuge, le kilo de cassoulet peut en calmer plus d’un !<o:p></o:p>

    <o:p></o:p>

      

    Tu étais notre meneur de culture, notre donneur de soif, notre guide étoilé parmi les déserts les plus arides de la créativité. Le cerveau toujours en ébullition, tu ne t’arrêtais jamais d’exploiter de nouveaux concepts, de nouveaux délires. Là où les miens se censuraient au bout de trois phrases, tu te lançais dans des aventures qui pouvaient durer trois ou quatre semaines !<o:p></o:p>

    Benjamin le croqueur de mode. Le Jean-Paul Gaultier non révélé de notre école d’archi.<o:p></o:p>

    — Qu’est-ce que tu fous, en archi ? je t’avais demandé un soir de grandes discussions.<o:p></o:p>

    — Les écoles d’archi sont les meilleures écoles de mode.<o:p></o:p>

    Plus tard, mon expérience professionnelle me prouva vite que tu n'avais pas tort.

      

     <o:p></o:p>

    Des fois, des étudiants curieux et avides de scoops à promouvoir avant les autres s’amusaient à me questionner :<o:p></o:p>

    — Alors ? Il est homosexuel, ou pas ?<o:p></o:p>

    Tu sais, le genre de curiosité malsaine dont on te fait part avec un œil inquiet qui, en guise de sous-titre, te donne :<o:p></o:p>

    — Ton copain est pédé, ça se voit. Si ton copain est pédé, on est en droit de se demander si toi, tu n’es pas pédé aussi, tu comprends ? Alors, tous les deux, vous êtes pédés, ou pas ?<o:p></o:p>

    Je n’ai jamais voulu savoir de quel côté tu abordais la sexualité. Que tu aies des attirances pour les hommes me paraissait évident, mais étais-tu déjà passé à l’acte ? Cela restait un mystère, et, au fond, je ne voulais pas le savoir.<o:p></o:p>

    Du moment que les homosexuels ne me font pas de propositions, moi, leur sexualité ne me dérange pas !<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    La dernière fois que j’ai eu de tes nouvelles, c’était après un long silence de deux, trois ou quatre ans.<o:p></o:p>

    Un faire-part de mariage.<o:p></o:p>

    Non ? Benjamin se marie ?<o:p></o:p>

    Un instant, je songeais à ton béguin calculé pour Caro, tu sais, notre petite Caroline, dont le grand-père avait promis une dote si prometteuse que tu pensais déjà pouvoir ouvrir une galerie d’art !<o:p></o:p>

    Mais non. Ce n’était pas un mariage avec Caro.<o:p></o:p>

    Et ce n’était pas un mariage avec un homme non plus.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Ce fut la seule invitation de ma vie à laquelle j’eus l’impolitesse de ne pas répondre.<o:p></o:p>

    Moi, mon mariage avait eu lieu un an auparavant. Je ne t’y avais pas invité, pensant que cela ne se faisait pas d’inviter des perdus de vue …<o:p></o:p>

    Mais toi, tu as toujours été un original. Te moquant des convenances et des traditions. Te moquant des rigidités et des conventions. Tu m’invitais à traverser toute la région pour venir boire un verre à ton vin d’honneur, pour me laisser repartir gentiment vers ma misérable vie d’employé modèle, sans créativité, sans originalité, sans art ni diplôme !<o:p></o:p>

    La honte.<o:p></o:p>

    Se rendre à un vin d’honneur pour prendre conscience de sa propre honte, non merci !<o:p></o:p>

    J’ai tourné la page de ces études fastidieuses qui n’étaient pas faites pour moi. J’ai tourné les pages de ces années d’égarement, de ces nuits blanches passées à dessiner des projets pour que le prof te les fasse refaire le lendemain, de ces vingt ans sacrifiés et de ces idéaux brisés à coups de formatages, d’uniformisations, de standardisations !<o:p></o:p>

    Je me suis rangé.<o:p></o:p>

    Je suis devenu celui que je ne voulais pourtant surtout pas devenir lorsque j’avais encore vingt ans : quelqu’un d’invisible, fondu dans la masse, politiquement correct et bien pensant, pensif avec les incorrects et poli avec les demeurés.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    J’entretiens secrètement ma petite étincelle fébrile et dansante, qui ne demande qu’à s’éteindre ou bien s’embraser, en attendant le grand jour où je me déciderai enfin à relever la tête vers ma destinée.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Mais en attendant, je suis vraiment désolé. Je ne pouvais pas venir à ton mariage : je n’ai jamais pu trouver ton parfum Benjamin Gaultier !<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    <o:p> </o:p>

     

     

     

     

     

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  • Commentaires

    1
    visiteur_Liliput
    Mercredi 13 Septembre 2006 à 16:21
    Fallait y aller pour t'empifrer ;)
    2
    charliebregman
    Jeudi 14 Septembre 2006 à 00:00
    Je pouvais pas : j'avais le ver solitaire ! Pour l'avoir ?'usure, j'avais entam?ne gr? de la faim ...
    3
    visiteur_Charlotte
    Samedi 6 Janvier 2007 à 23:12
    Il arrive que les p?sexuels se marient pour l'apparence.
    4
    visiteur_liliput
    Dimanche 7 Janvier 2007 à 14:50
    Il arrive aussi que certains quittent leur femme du jour au lendemain pour se montrer au grand jour et je crois que ?s'appelle sortir du placard :)
    5
    charliebregman
    Dimanche 7 Janvier 2007 à 14:52
    Chacun son placard ! Apr?tout, seules les marques de cintres diff?nt ;)
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