• Et pourtant, la voie était royale

     

    Le bilan de l’année qui venait de s’écouler n’était pas glorieux. Sur quatre certificats à acquérir, lors de ma deuxième année d’architecture, j’en avais obtenu qu’un seul. En moi-même, la honte était en train de se forger un petit nid assez douillet pour pouvoir un jour y accueillir cette tristesse indicible qui caractérise les gens qui ont perdu toute confiance en eux. Auparavant, on ne m’avait jamais préparé à cela, puisque j’avais toujours été, sinon le meilleur, au moins dans le peloton des deux ou trois fétiches prometteurs de la classe. Même mon baccalauréat, je l’avais obtenu avec succès, ornementé d’une mention « bien » alors que je m’étais déjà préparé à devoir éventuellement passer l’épreuve d’oral de rattrapage. Aussi « littéraire » que « scientifique », comme les professeurs aimaient cependant distinctement séparer, j’avais accepté de suivre sans broncher la voie royale qu’ils m’avaient fait miroiter avant même que j’eusse à m’inquiéter de mon orientation.

    « — Au vu de tes résultats scolaires, nous ne saurons te conseiller autre chose qu’un bac C ou E !

    — Quelle est la différence ? avais-je demandé-je, ahuri.

    — Les deux sont les plus prestigieux ! Un bac C est plus général, alors qu’un bac E est davantage technique. Mais tous deux ont les mêmes programmes et les mêmes coefficients, que ce soit en mathématique, physique, chimie, français, philosophie ou langues étrangères. Simplement, en E, la technologie, c’est-à-dire l’électronique, le dessin assisté par ordinateur, la statique des forces et la résistance des matériaux, remplacent l’histoire, la géographie et la biologie que suivent les séries C.

    — Vous voulez dire que nous n’avons pas de biologie ni d’histoire en E ?

    — Plus de biologie dès la classe de première, et plus d’histoire géographie en terminale. »

    Pour un élève comme moi, qui détestais la façon dont étaient enseignées ces deux matières, c’était une véritable aubaine ! En effet, la biologie ressemblait pour moi à une succession de cours sans lien les uns avec les autres, où les dissections de sardines et la géologie n’étaient que pures distractions sans but précis ni justification. Quant aux cours d’histoire, je ne pouvais m’empêcher de les considérer comme des collections de dates éparses que les professeurs se gardaient bien de rapprocher des caprices de la géographie, de peur, sans doute, de nous offrir des moyens trop mnémotechniques pour les assimiler.

    « — Disons que, continuaient les professeurs, pour un garçon qui veut se donner le meilleur bagage pour envisager les meilleures écoles d’ingénieur … »

    Ça y était ! Le saint mot avait été prononcé : « ingénieur » ! Il faut dire qu’à cette époque, pour les professeurs de maths ou de physique au moins, et parfois même jusqu’aux professeurs de langues et de français, la « voie royale » était celle qui menait bien évidemment au glorieux titre d’ingénieur !

    « — Ingénieur en quoi, d’abord ? dénigraient mes parents, frustrés de ne pas avoir pu faire d’études, ou bien tout simplement angoissés à l’idée que l’instruction puisse mettre un jour un fossé inévitable entre leur fils et eux. »

    Peu importait en quoi. Celui qui avait conquis le titre d’ingénieur pouvait bien se garder d’en expliquer le travail véritable. Cet homme-là était d’ores et déjà un des grands personnages intouchables de la nation, et promis au plus bel avenir !

    Avec le recul, je me demande si mes profs, ces fonctionnaires d’état qui se mettaient en grève à chaque changement de gouvernement, ne touchaient pas une prime spéciale à chaque fois qu’ils réussissaient à orienter un élève vers les métiers de l’ingénierie …

    « — Un baccalauréat E prépare donc encore mieux qu’un bac C aux grandes écoles d’ingénieurs ! finissaient-ils toujours par suggérer. »

    Alors j’avais opté pour la filière E. Non pas parce que j’étais certain de vouloir m’engager dans leur « voie royale », mais parce que chaque heure passée loin de l’enseignement pitoyable de la biologie et de l’histoire me délecterait à coup sûr au plus haut point.

     

     

     

     

     

    <script language=javascript type=text/javascript> WEBO_ZONE=1; WEBO_PAGE=1; webogold_ok=0;</script> <script language=javascript src="http://script.weborama.fr/gold.js" type=text/javascript></script> <script language=javascript type=text/javascript> if(webogold_ok==1){webogold_zpi(WEBO_ZONE,WEBO_PAGE,224736);}</script>

  • Commentaires

    1
    visiteur_Lili
    Vendredi 7 Septembre 2007 à 13:06
    Mon dieu ! Quelle horreur ! Ils t'ont oblig? ne faire que des maths !!!!!
    C'est bien le blog de Charlie Bregman, ici ? Charlie l'?ivain ???
    2
    visiteur_bbd2m
    Samedi 8 Septembre 2007 à 20:07
    La voie royale n'est plus ce qu'elle a ?. Beaucoup d'amis ing?eurs se plaignent de leur sort et m? de leur salaire.
    3
    visiteur_bregman
    Vendredi 14 Septembre 2007 à 20:31
    Avant, j'?is plus matheux que litt?ire. a tendance s'est invers?lorsque j'ai cess?e fr?enter les cours de maths ;)
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :