• Grande école

    Puisque je te parle de crâne, cela me fait penser que le Très Grand Crâne de l’école vieillit mal, lui aussi. Je le soupçonne d’avoir d’ailleurs trouvé le grand chemin spirituel qui mène à l’indifférence. Je l’ai surpris à errer dans la rue intérieure de l’école comme un homme seul, à traîner ou crâner, va savoir, à voir sans regarder, et même à regarder sans voir, pour reprendre une expression de Perec dans un homme qui dort. Il suivait au sol, la tête baissée, une ligne sinueuse fictive qu’il était sans doute le seul à pouvoir percevoir, guidé par son admiration sans limite pour la progression lente et à peine repérable pour nous autres, si différents du crâne qu’il est, des ombres au sol. Guidé par une malsaine curiosité, je me suis avisé à l’approcher par derrière. Sa main droite, absente, avait l’air de glisser, allant et venant le long de son gosier, tel le mouvement d’un coït laryngé dont lui seul posséderait le grand art de mener à terme. Autour de lui, toutes les malfaçons des bétons se sont dissipées, et tout le brouhaha qui s’échappait du café des arts s’est soudain complètement tu. Sa respiration semblait tout à fait régulière en apparence, mais à y regarder de plus près, elle était haletante comme le ralenti d’une vieille fourgonnette diesel. Je l’ai suivi, l’oreille attentive, cherchant le scoop verbal qui allait me propulser au hit parade de tous les paparazzi de l’école ! Mais rien ne venait. Le Très Grand Crâne marchait, lentement, comme le voyageur spirituel qui n’emporte avec lui que les invisibles valises de ses alchimiques savoirs. Fasciné par la notion de transparence architecturale, il lui est sans doute soudain passé par la tête l’idée de ne faire qu’un avec les grands verres fumés de ses lunettes gigantesques : le voilà maintenant qu’il ère, dans la plaine, tel le grand maître de l’espace architectural dont lui seul possède les véritables clefs et mystères ! Il apprend à n’être plus qu’une ombre architecturale partout où il va, et regarde les autres comme s’ils étaient des pierres : le Très Grand Crâne s’est métamorphosé en Très Grand Œil, tout grand ouvert et fixe, sans doute obnubilé par les invisibles formes microbiennes qui aiment se développer à la surface de sa cornée. Le Très Grand Crâne est devenu le regardé regardant, dépouillé de toute autre espèce d’humanité sociale. Il est le maître non reconnu du monde. Cette injustice lui pèse : plus il nous côtoie, plus il se fait absent.

    J’étais toujours derrière lui, marchant sur ses pas, à l’affût de quelque vérité qu’il aurait pu laisser malencontreusement échapper quand, tout à coup, arrivé à la porte de son laboratoire existentiel, le voilà qui s’arrête sans feu de freinage ni contrôle visuel. Je me heurte alors à son long et beige manteau qu’il porte comme une cape, et qui lui donne si bien cette apparence de fantôme errant qui nous est tant familier. Mince ! Je suis repéré ! Il se retourne, à peine étonné de me voir, me regarde d’ailleurs sans me regarder, et puis laisse échapper un mot, un seul :

    « — Pardon… »

    Le grand Maître m’a parlé.

    Il me pousse légèrement de côté, et revient sur ses pas, m’invitant probablement à le suivre… Sans qu’il m’adresse le moindre regard de complaisance, j’ai cru comprendre qu’il m’avait pris pour un disciple, un simple et vulgaire disciple sans intérêt : une espèce de pierre architecturale sans ornement, qu’il ne dérangeait aucunement de traîner derrière soi, tel le petit boulet sans poids des grands hommes qui savent si bien déplacer la petite masse des grandes montagnes.

    Voilà donc quelques nouvelles qui, je pense, ne te surprendront pas trop. Pour répondre à ta  principale question : non, rien de rien, ici, rien n’a changé ! Tu as peut-être bien fait de changer d’école d’architecture, car celle-ci est toujours restée métamorphosée en citrouille institutionnelle…

     


    Bookmark and Share <script type="text/javascript" src="http://s7.addthis.com/js/250/addthis_widget.js?pub=bregman"></script>

    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :