• La petite piqure

     

     

    — La fièvre le fait délirer … diagnostiqua le toubib.

    J’ai beau regarder partout dans la salle, je ne vois pas encore d’éléphants roses.

    — Je ne me sens pas délirant, pourtant …

    — Non, bien sûr, mais on va quand même vous faire une petite piqûre pour faire descendre la température. En plus, ça vous fera dormir. Vous en avez bien besoin.

    Quoi ? C’est à la cure de sommeil forcé, qu’ils comptent me soigner ? Eh bien, bravo ! Elle est belle, la médecine d’aujourd’hui. C’est comme ça qu’on les rééduque, les fiévreux du système, les rebelles de la température raisonnable ? On les ensuque, on les drogue, et on les met au lit pour avoir la paix ?

    Si j’avais su, je serais resté chez moi.

    D’ailleurs, comment se fait-il que je sois là ? Je ne me souviens pas très bien.

    — Ça, c’est sûr qu’avec vos cochonneries, je finirai par en voir, des éléphants roses, j’ai dit.

    En guise de réponse, il a saisi une seringue avec sa trompe, et puis me l’a enfoncé dans l’épaule.

    — Même pas mal.

    Cela a dû le contrarier, car il s’est mis à marmonner quelque chose d’inintelligible en essayant de faire demi-tour dans l’espace restreint qui lui restait entre le mur et le lit. Finalement, il a réussi à rejoindre la porte et à y faire passer son gros cul pour disparaître dans le couloir.

    — C’est fou comme les passages sont déformables, de nos jours, j’ai dit à l’infirmière. Ça fait partie des demandes particulières de l’établissement, de pouvoir laisser passer le pachyderme d’une pièce à l’autre ?

    Elle a fait une drôle de tête et s’est avancée pour trafiquer quelque chose dans mes médicaments, de telle sorte que son long cou s’allongea suffisamment vers moi pour me dévoiler tout un amas de tâches sombres et suspectes.

    — Qu’est-ce que vous avez un long cou ! je me suis exclamé.

    — C’est pour paraître plus grande.

    — Et puis, qu’est-ce que vous avez de petites oreilles !

    — C’est pour éviter d’entendre trop de bêtises.

    — Et ces cornes, là, c’est quoi ?

    — C’est rien : c’est un serre-tête.

    — Ah.

    Il n’empêche qu’elle ressemble beaucoup à une girafe. D’ailleurs, je me demande si ce n’est pas un morceau de feuille, là, qui lui reste entre les dents …

    — On ne s’est pas déjà vu quelque part ? j’ai demandé à tout hasard, en me rappelant ma dernière visite au cirque.

    — Pas que je sache.

    Elle m’a adressé un grand sourire de courtoisie, m’a souhaité une bonne nuit, et elle s’est dépêchée de disparaître.

    — C’est un zoo, ici ! je me suis exclamé.

    Mon voisin de chambre a émis un drôle de rire, à la limite des rires vicelards de ceux qui ont une idée derrière la tête. Je le savais bien, qu’il n’est pas aussi dépressif qu’il en a l’air.

    — Tu veux des céréales ? j’ai proposé.

    Il a pris le paquet et a commencé à bouffer. C’est sûr, il ne va jamais me le rendre avant de l’avoir terminé.

    Mais je n’ai pas eu le temps de le surveiller car je suis tombé littéralement de sommeil, sans pouvoir compter jusqu’à dix.

     

    Quand j’ai rouvert les yeux, il y avait tout un remue-ménage autour de moi.

    — Qu’est-ce qui se passe, ici ? beugla l’infirmière en chef.

    Ça va, ça vient, les lampes s’allument, les lampes s’éteignent, ça se rallume, ça court dans les couloirs, ça fait grincer les portes, ça fait faire des courses poursuites aux chariots …

    — J’ai la chiasse … se plaint mon collègue de chambre.

    Je suis sûr qu’il a fini les céréales. Ce goinfre a tout bouffé sans m’en laisser.

    C’est bien fait pour lui. Que je ne l’entende pas se plaindre ! Le péché de gourmandise, il n’a qu’à le payer au prix fort ! En plus, si ça se trouve, il l’a combiné avec un péché d’avarice …

    — Quel est le sombre crétin qui vous a amené ce paquet de céréales ? l’engueule l’infirmière.

    — Ben … C’est …

    — Je vous avertis : si vous continuez comme ça, on interdit les visites ! Ils veulent vous tuer, ou quoi ? Vous ne paraissez pas encore assez déshydraté à leur goût ? Jacqueline, ramène le déambulatoire pour le monsieur ! On va le mettre sous perfusion.

    — Ah non, pitié ! Pas la perfusion …

    Ça y est. Le voilà qui pleurniche. Ce crétin se vide de tous les côtés, et voilà qu’il se plaint que l’on daigne enfin s’occuper de son cas !

    — Le docteur m’avait pourtant promis qu’il n’y aurait plus de perfusion …

    — Le docteur ne vous a-t-il pas interdit de manger autre chose que ce que l’on vous propose ?

    — C’est pas ma faute … J’avais faim …

    Ce voisin de chambre est insupportable. Non seulement il a écoulé toutes mes munitions préventives, mais, en plus, il sabote tout mon plan de rétablissement. Encore cinq minutes dans ce bordel, et je n’ai plus sommeil. C’est un terroriste, c’est sûr ! Si ça se trouve, même, c’est un chasseur d’éléphant, qui est venu ici pour braconner de nuit.

    — C’EST UN PIEGE ! je me suis soudain écrié en me dressant tout droit sur le lit.

     

    Stupeur et tremblements dans la pièce.

     

    — Fuyez ! N’appelez surtout pas le médecin aux grosses fesses ! Ce type est un obsédé de la trompe ! Ça va être un carnage !

    — Jacqueline, sonne l’alarme ! On va avoir besoin de renforts !

    — Oui, c’est ça ! Appelez vite les garde-chasses ! Qu’on lui lance le filet de gladiateur sur le dos ! Il ne s’échappera pas !

    — Pourquoi il parle de gladiateurs, lui ? s’inquiète le chasseur. Il va y avoir des lions ?

    Ah ! On fait moins le malin, hein ? Quand il s’agit de se mesurer aux fauves, là, tout de suite, on ne brille pas, pas vrai ? Bien fait. Je lui ai foutu la grosse frousse. Ça va le calmer un moment, et pendant ce temps-là, je vais pouvoir essayer de me rendormir sur mes deux oreilles.

    Dans le couloir, des gazelles devaient tenter d’échapper à deux grands hyènes qui en voulaient à leur peau. Des sabots crissèrent sur le sol de plastique, et les deux hyènes pénétrèrent dans la chambre.

    Je vais faire semblant de dormir, comme ça, si jamais ils n’aiment que la viande qui bondit, ils ne me toucheront pas.

    — Il y a un problème ? j’entends.

    — Celui-ci a chopé la diarrhée, et l’autre nous a fait une petite crise de délire, mais il semble s’être rendormi …

    Je sentis un souffle chaud venir renifler l’odeur de ma chair. S’il ose un seul coup de langue sur ma figure, je le défenestre !

    — Ça a l’air d’aller … il a chuchoté.

    Mince ! Je l’ai échappé belle. Quelle idée, de faire le mort en présence deux hyènes affamés ! Je dois être béni. Le cul bordé de nouilles. Ça aurait pu tourner très mal, ce plan-là …

    — Et vous ? Qu’est-ce qui vous prend, d’ameuter tout le quartier comme ça, en pleine nuit ?

    — Il s’est fait dessus ! Regardez-moi ça ! Oh, c’est pas vrai ! C’est ma journée, ou quoi ? se lamente une infirmière.

    — Bon, désolé, mais on va vous laisser ! On n’est pas du service, nous, pas vrai, Fifi ?

    — Ah, ça ! Merci pour votre aide ! Je savais qu’on pouvait compter sur vous, les mecs !

    Ça va tourner au règlement de compte pro-féministe, cette histoire. Ils commencent vraiment à me courir sur le haricot :

    — Silence ! j’ai fait en restant couché en remontant les draps au-dessus de la tête. Ce n’est donc pas possible de dormir tranquille, dans ce boui-boui ?

    C’est vrai, quoi. Les soins coûtent suffisamment cher pour que l’on puisse exiger le silence, non ?

    — On l’a réveillé …

    J’ai sorti la tête des draps et je les ai regardés un à un droit dans les yeux, afin qu’ils saisissent bien la culpabilité qui devrait désormais les ronger :

    — Je suis là pour dormir, moi ! Cela fait trois jours que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit à cause de la fièvre, alors, s’il vous plaît, comportez-vous en personnel efficace et responsable parce que maintenant que la fièvre commence à baisser, j’aimerais bien que l’environnement participe aussi à la convalescence, si ce n’est pas trop vous demander. Je ne suis tout de même pas un cobaye, bon sang ! S’il s’agit de me faire ingurgiter des merdes pleines d’effets secondaires et indésirables sans se soucier de ma guérison véritable, je rentre à la maison, moi ! Je n’ai pas de temps à perdre ! C’est précieux, le temps, pour les hyper-actifs comme moi ! J’ai plein de choses à faire, plein de choses laissées en plan ! Alors, silence, bordel ! Que je puisse enfin le piquer, ce petit roupillon !

    J’ai entendu chuchoter l’infirmière avec l’aide-soignant de service. L’un des deux grands hyènes sortit de la chambre à reculons, et il déboula quelques dizaines de secondes plus tard à mon chevet avec de grosses gouttes de transpiration qui perlaient sur le front :

    — On va vous refaire une piqûre, a dit l’aide-soignant, en essayant d’être plus rassurant que Hyène-qui-transpire.

     

    Eh bien voyons ! C’est reparti !

     

    — Décidément, vous aimez ça, vous, faire des piqûres ! j’ai fait observer. On vous donne la prime en fonction du nombre d’injections ?

    Il se contenta de se référer lâchement au toubib éléphantesque, le salaud :

    — Le docteur a personnellement exigé que l’on veille à ce que vous fassiez une bonne cure de sommeil, me donna-t-il en guise d’argument.

    — C’est quelle heure ? j’ai demandé.

    — Cinq heures du matin.

    — Je ne vous crois pas.

    — Quel intérêt aurais-je à vous mentir ?

    — S’il était vraiment cinq heures du matin, vous seriez déjà en train de préparer les petits déjeuners !

    Sa blouse était aussi blanche qu’un linge qui sort de la machine à laver, mais elle semblait déjà toute froissée, comme lorsqu’on s’assoupit sur un canapé pour faire une sieste qui dure plus longtemps que prévu. Son regard, lui, était vaseux comme celui que l’on tire du lit trop tôt, et son haleine était loin d’être fraîche.

    Ce type là était payé à dormir, il n’y avait pas le moindre doute là-dessus.

    — Et les autres, ils dorment ? j’ai demandé.

    — Bien sûr.

    Il n’y aura pas la moindre honte qui planera sur son regard. Ce fonctionnaire se croit bien évidemment dans ses droits et au-dessus de tout.

    — Ils dorment tous ?

    — Oui. C’est pour ça qu’il faut accepter ce petit échantillon gratuit du marchand de sable …

     

    Il m’a fait la piqûre, et je me suis rendormi à nouveau.

     

    Quand j’ai rouvert les yeux, la neige avait fondu et c’était le printemps. Il y avait trois immeubles en plus devant le parc de la résidence, et j’avais complètement changé de tête. Quant au chasseur d’éléphant, il avait manifestement été remplacé par un petit vieux très mal en point, qui semblait avoir autant de mal à ouvrir les yeux qu’à desserrer les dents.

     

    Mon paquet de céréales, lui, n’avait évidemment pas réapparu pour autant.

     

    — J’AI FAIM ! j’ai hurlé.

    C’est bon signe, d’avoir faim, quand on revient d’une longue maladie. Et puis ça va leur faire plaisir, aux membres de l’équipe soignante, de me voir tout rétabli de la sorte, avec du souffle et de l’énergie …

     

    Mais le petit vieux qu’ils avaient mis dans le lit d’à côté ne dut pas l’entendre ainsi.

    Il fit un tel bond de sursaut que son monitoring dessina tout-à-coup un tracé si plat, que le truc déclencha un bruit strident à la limite du supportable.

     

    Il était vraiment temps que je me barre.

     

     

    Référencé par Blogtrafic


    Tags Tags : , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :