• Une valeur inestimable

    J'ai toujours perdu tous mes moyens face aux choses qui valent beaucoup d'argent. Déjà toute petite, je me pissais dessus quand on m'asseyait sur les sièges en cuir de la Bugatti de mon grand-père, et j'étais prise de violentes diarrhées lorsqu'on me brandissait devant la bouche, la cuillère en or destinée à me servir le petit pot de yaourt nécessaire à ma croissance.

    Je ne l’ai jamais fait exprès. C’était plus fort que moi. Quelque chose d’instinctif de l’ordre de l’exacerbation respectueuse. Il suffisait que l’on me mette en contact avec quelque chose de cher pour que je ne sois plus capable de maîtriser le moindre de mes gestes.

    Je me souviens d’ailleurs particulièrement du soir où l’on me présenta à la reine d’Angleterre, lors d’une de ces soirées mondaines auxquelles les membres de ma famille avaient coutume d’être conviés. Pétrifiée de stress de peur de faire quelque chose de mal, à la limite de l’évanouissement au moment où celle-ci s’approcha pour me faire la bise, ma mâchoire se desserra machinalement et dans un claquement aussi rapide que celui d’un crocodile saisissant l’oreille d’un gnou qui était en train de se désaltérer, je lui arrachai pratiquement la moitié du lobe de l’oreille droite, avalant au passage, un demi-million de livres sterling de pierres précieuses.

    A l’école, plus tard, à l’apprentissage de la lecture, aucun incident de ce genre ne fut à déplorer jusqu’à ce que la maîtresse n’exigea de nous que l’on apprenne à se servir d’un stylo à plumes. Lorsque je remarquai que le mien n’était pas moins qu’un stylo Mont-Blanc doré à l’or fin, je fus incapable d’aligner le moindre mot pendant plusieurs semaines, durant lesquelles on me présenta d’imminents spécialistes pédiatres, psychlogues, psychiatres, astrologues, guérisseurs et autres charlatans qui n’avaient pas d’autre mot à dire que « il faudrait que je la vois au rythme de trois séances par semaine minimum, vous êtes prêts à débourser combien ? »

    Un jour, cependant, l’un d’eux, se sentant sans doute plus concerné que les autres, eut l’idée de remplacer mon stylo et mon encre par un pinceau et de la peinture. En moins de dix minutes, on m’étiquetta « artiste géniale » et on ne cessa de m’encourager dans la voie du dessin et de l’expression artistique.

    Voilà pourquoi, hier, je me suis retrouvée au plus grand musée de l’Art de la ville de New York, le Metropolitan Museum of Art, face à des centaines d’œuvres d’une valeur inestimable, au cours d’une visite obligatoire imposée par mon cursus d’études en Histoire de l’Art.

    Bourrée d’anxiolytiques depuis une semaine, afin de m’apaiser le corps ainsi que l’esprit de tout geste malencontreux au sein d’un musée de renommée internationale, je parvins à me concentrer sur le cheminement de ma visite pendant plus de deux heures. Mais, au moment où je commençais enfin à éprouver de la fierté à être parvenue à un tel niveau de maîtrise de soi, face à l’œuvre de Picasso intitulée Acteur, je perdis pied.

    — Cette œuvre, estimée à 130 millions de dollars, fait partie de la période rose de l’artiste… expliquait notre guide.

    Cent trente millions de dollars… Cent trente millions de dollars… MILLIONS DE DOLLARDS… Je ravalai la salive de ma gorge sèche et commençais à éprouver les prémisses de la perte de contrôle, qui se manifestent généralement par l’incapacité à pouvoir articuler le moindre mot, les mains moites, l’accélération cardiaque et l’arrivée soudaine de violents vertiges.

    En moins de temps qu’il n’en faut pour vous le décrire, dans une impression de perdre l’équilibre, j’avançais un pas pour m’empêcher de tituber, et me vis inéluctablement projetée contre la toile.

    Dans un réflexe aussi insolite qu’incongru, ma main gauche, munie d’un stylo à billes assassin, se rattrapa à la toile, la déchirant sur plus de quinze centimètres de long.

    Ce n’est qu’une fois à terre que je pris conscience de l’ampleur de mon geste. Le regard horrifié des autres étudiants me fit comprendre que je n’étais pas la seule à ne pas avoir la moindre égratignure.

     

    Inspiré d'une actu réelle : Picasso déchire, les étudiants aussi.

     

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  • Commentaires

    1
    julia
    Jeudi 28 Janvier 2010 à 00:41
    Délirante, cette interprétation, mais joliment racontée.
    2
    charliebregman Profil de charliebregman
    Mardi 9 Février 2010 à 11:40
    Pourquoi, délirante ? C'est la stricte vérité ! :-)
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