• Le pire du pire

     

    Le pire du pire, c’est d’avoir à vivre entre quatre murs, à attendre le jour où tout voudra enfin commencer.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>

    Inlassablement, tu pratiques l’effroyable parcours de tes périmètres autorisés. Le séjour, la cuisine, la chambre, le tour du canapé, le tour de la table, le tour du lit, et puis tu reviens au séjour, à la cuisine, et puis dans la chambre, et tu t’exécutes sans broncher : un tour supplémentaire du tour du lit, un petit tour de chevet … Tu peux faire cela des heures et des heures durant, sans mot dire, sans élaborer la moindre pensée, sans structurer la moindre émotion, le moindre sentiment. Parfois, pour compliquer un peu le parcours, tu fermes les portes et ouvres les fenêtres. Tu fermes tout ce qui a l’habitude d’être ouvert, et tu ouvres tout ce qui est toujours fermé. Les obstacles, ça excite toujours l’imagination. Il n’y a rien de mieux que les obstacles. Le plus mauvais, c’est la porte du frigo, parce que, à hauteur d’homme, les yeux droit vers l’horizon, rivés sur la ligne de démarcation franche et précise, blanche sur le fond blanc de la faïence tout autour du plan de travail de la cuisine, tu ne la vois pas arriver. Au moment où tu la heurtes de plein fouet, au moment où ton genou s’insurge contre cet obstacle mal placé, au moment où le pack de lait déverse son trop plein contre le reste de jambon que tu n’as pas terminé à midi, à ce moment-là, c’est déjà trop tard, le compte à rebours de la pendule électrique continue son décompte infaillible et insatiable vers le gong irrémédiable de l’instant final où tout sera définitivement trop tard : car tu n’échapperas pas à une nouvelle corvée de ménage.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Alors, tu files t’enfermer dans la salle de bain, et là, tu recommences ton cirque, repoussant l’échéance encore plus loin.<o:p></o:p>

    Quatre murs …<o:p></o:p>

    La douche, le lavabo, le wc, le radiateur, la poignée de la porte, la douche, le lavabo, le wc, le radiateur, la poignée de la porte … Le périmètre fatidique. Encore plus restreint, encore plus morbide. Plus tu cours, plus tu te heurtes, plus tu te précipites, plus tu t’assommes, et plus tu veux te rattraper, plus tu te cognes. La buée de tes acharnements, la chaleur de tes vanités, la claustrophobie de tes tout derniers espoirs, tout ça se plaque contre les murs, dégouline le long des miroirs et des parois, et se colle à toi comme un ultime pansement à ta carapace déjà toute percée. Tu respires encore, un air de plus en plus nocif, comme celui que respirent les sportifs surentraînés que l’on enferme dans les salles de sport, et cet air vicié pénètre en toi jusqu’au plus profond de tes poumons, pour te restituer petit à petit, ta propre pollution que tu t’acharnes à évacuer pour rien.<o:p></o:p>

    — J’ai envie que ma vie commence … et ma vie sera parfaite ou ne sera pas ! t’obstines-tu.<o:p></o:p>

    D’un revers de la main, tu dissipes le brouillard de tes ténébreuses ambitions, et tu fixes ce regard hagard qui t’observe de l’autre côté du miroir.<o:p></o:p>

    —      Ma vie sera parfaite ou ne sera pas !<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Et la vie est déjà bien entamée.<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Il serait temps de la saisir à bras le corps, de la prendre entre quatre yeux et la mettre au défi de réaliser quelque chose de véritable, de consistant, de convenable … Quelque chose d’autrement différent de la poussière d’ange des nuits blanches et stériles de ton imagination dérisoire … Il serait temps de l’empoigner par les cheveux ou bien les cornes, si elle en a, de lui titiller la placidité et la pousser à bout, cette vie ! Lui parler tout bas de choses qui ne se disent pas, lui confier l’étroitesse de tes audaces et la miséricorde de tes résignations, lui chuchoter les choses de l’esprit et lui réveiller les tourments …<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Il serait temps d’avoir vingt ans.<o:p></o:p>

    Il serait temps de les assumer, ces vingt ans ! De les vivre courageux, de les construire ambitieux, et de les consommer glorieux !<o:p></o:p>

    Vingt ans qui se révoltent, vingt ans qui déblayent, vingt ans qui dérangent !<o:p></o:p>

    Vingt ans à voix haute, avec tout le silence à voix basse !<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Bon sang !<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    — Qu’est-ce que tu fais ? dis-tu face à la glace.<o:p></o:p>

    — Oh, rien … Pas grand chose. Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? J’ai une tête à faire quelque chose ?<o:p></o:p>

    — Tu as une tête à ne rien faire, et c’est bien ça qui m’inquiète. Tu portes des vingt ans pitoyables, avec des rides jusqu’aux genoux et des pantoufles jusqu’aux aisselles ! C’est quand que tu te décides à te prendre en main ?<o:p></o:p>

    — Je ne sais pas … Je n’y arrive pas. J’ai besoin de sommeil …<o:p></o:p>

    — Ce doit être ça ! Besoin de sommeil, entendez-vous ça ? Sommeil de ne rien vivre ? Sommeil de ne rien faire ? Sommeil d’avoir sommeil, sans doute ? Tu fais vraiment peine à voir. Si j’étais ton père …<o:p></o:p>

    — Ah ! Ne me parle pas de mon père ! tu laisses échapper.<o:p></o:p>

    Et tu gesticules, tu t’emportes, tu t’énerves, et le flacon de parfum vole au-dessus du lavabo pour finir à terre dans un fracas épouvantable.<o:p></o:p>

    — Il ne manquait que ça …<o:p></o:p>

    — Ça t’obligera à faire quelque chose de ta soirée, un peu de ménage. Faut-il que je te rappelle également l’état de ton frigo ?<o:p></o:p>

    — Oh, ça va ! Ça va aller, les leçons. Les donneurs de leçon, ils s’en foutent, ils ne le font jamais, le ménage. Ils trouvent toujours un couillon pour le faire à leur place. Alors, tu vois : le couillon, il s’en va. Il se casse, il laisse tout en plan, et il va passer la soirée à l’extérieur ! Comme ça, le schizo du miroir, il n’a qu’à s’en occuper, du ménage et du rangement !<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    C’est vrai, quoi !<o:p></o:p>

    Je ne suis pas en prison !<o:p></o:p>

    Tourner en rond, ça va bien un moment, mais c’est vraiment un truc à devenir schizophrène, un comportement pareil. Quand tu commences à te parler tout seul dans la salle de bain, c’est signe d’alerte, signe qu’il faut faire quelque chose. Signe que tes vingt ans ne sentent pas très bon, et qu’il serait grand temps de les emmener promener.<o:p></o:p>

    Le cours de psychologie dit quoi, au fait, à propos des paranos ? Si, dehors, j’ai l’impression que tout le monde me regarde bizarrement, cela fait de moi un autre genre de malade, c’est ça ? C’est possible de cumuler toutes les tares inimaginables ? Elles me foutent la frousse, leurs définitions, à moi. Il y a toujours un petit peu de moi dans chacune d’entre elles.

    Ça ne peut plus durer comme ça, il faudra que je lui dise, au professeur de psycho, qu’il me fiche la frousse.

    Il ne doit pas le savoir et il doit dormir sur ses deux oreilles, ce salaud, mais si je l’en informe, ça en fera un de moins qui dormira autant, un de moins qui ne sera pas comme moi, un de moins qui ne racontera plus n’importe quoi sur les insomniaques …<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    C’est vrai, quoi.<o:p></o:p>

    Ce n’est pas parce que je suis insomniaque que je suis dépressif !<o:p></o:p>

    C’est quoi, ces conclusions hâtives ?<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Je ne suis pas dépressif du tout : j’ai simplement envie de dormir !<o:p></o:p>

     <o:p></o:p>

    Le pire du pire, c’est d’avoir sommeil comme moi et de ne pas pouvoir fermer l’œil de la nuit, de peur que cette putain de vie ne commence sans moi !

     

    <o:p></o:p> 

     

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